Interview Grand Format n°1: Eloïse Capet

Nouveau rendez-vous mensuel pour Photophores! Deux mois après notre création, nous avons souhaité franchir une nouvelle étape dans la défense et la mise en avant d’initiatives photographiques de qualité, tous supports confondus. Un Grand Format pour laisser le temps aux photographes de vous dévoiler leurs univers, de poser une démarche, d’expliquer un style, un concept.

Eloïse Capet, déjà présentée sur Photophores grâce à une conférence animée en Octobre 2012 à la Paris Mobile Week, a accepté d’inaugurer ce carrefour de rencontres, de questionnements et d’échanges autour de la photographie, de ses influences et des problématiques qui structurent sa démarche.

Grand Format, c’est enfin l’ambition d’être qualitatif et accessible: nous avons pensé à vous en insérant de nombreux hyperliens pour vous faire découvrir des auteurs, des ouvrages ou des définitions en particulier. Pour cela, il vous suffit de cliquer sur les éléments soulignés au cours de l’interview.

Place aux mots d’Eloïse.

Ton pseudonyme sur Instagram est @tsubame33_ : qui est-elle? 

J’aime beaucoup que l’on me pose cette question. C’est un roman d’Aki Shimazaki qui est à l’origine de mon pseudonyme. Il s’agit d’une pentalogie, Le Poids des secrets, dont l’un des tomes porte ce titre Tsubame. Je venais tout simplement d’en achever la lecture, j’étais encore toute habitée par cette merveilleuse histoire et ses personnages au moment où j’ai ouvert mon compte sur Instagram. Tsubame signifie « petite hirondelle » en japonais. La symbolique de l’oiseau libre et fragile m’a immédiatement séduite. Le chiffre 33, quant à lui, renvoie à l’âge du Christ mort sur la croix. Pour une sémioticienne amoureuse des signes comme moi, je disposais d’une matière suffisante pour donner naissance à un personnage énigmatique et empreint de mystère à la fois. Ce que j’ai entrepris de mettre en images dans ma galerie.

Puis Amy est entrée dans la vie de @tsubame33_. Toutes deux entretiennent un dialogue intimiste à l’intérieur duquel je me garde bien d’interférer. Ce qui m’intéresse, c’est justement de pouvoir jouer sur l’ambiguïté des locuteurs (personnes qui produisent les paroles). En me tenant ainsi à distance, je peux explorer à loisir une poétique de l’identité féminine.

Alors, qui est-elle vraiment ? Peu importe. Une femme libre en tout cas, en proie au doute et qui interroge le sens de sa vie.

Eloïse Capet - @tsubame33_

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Tes photographies offrent un angle résolument artistique, tourné vers la mise en scène de soi à travers ces noirs et blancs vaporeux proposés : comment as-tu construit cette démarche? 

Nous passons tous par des étapes fondatrices de socialisation qui impriment en chacun de nous des représentations. Plus tard, celles-ci influencent l’inspiration et contribuent à nourrir un style propre à chacun.

Je dirais tout d’abord que l’univers que je crée provient de mon enfance et de mon parcours personnel. La Bretagne, où j’ai vécu en milieu rural, a forgé en moi une certaine mélancolie. Ces ambiances vaporeuses que tu évoques sont directement héritées de souvenirs d’atmosphères brumeuses, pluvieuses, de scènes de jeux d’enfants, passées au bord de la rivière. Je n’éprouve pas la nostalgie de cette époque, je dis simplement que l’empreinte visuelle et émotive est encore intacte. Et Dieu sait si je raffole de ces ambiances !

Puis un séjour à Prague lorsque j’étais étudiante a achevé de forger mon goût pour le mystère. Prague a été un véritable coup de foudre. Non seulement parce que j’y ai découvert la photographie mais aussi parce que ce joyau de l’architecture baroque baigne dans un climat particulier, oscillant entre nuits et brouillards, une bonne partie de l’hiver. Le peintre tchèque Jakub Schikaneder rend particulièrement bien compte de cette atmosphère grisâtre qui enveloppe la ville, avec ses éclairages bas qui offrent en retour des jeux d’ombres si particuliers. Ce séjour a imprégné mon âme et mon regard, les traces de cet héritage sont omniprésentes dans mes images : silhouettes fuyantes, scratchs un peu sales, lieux atypiques où je réalise mes shootings.

Eloïse Capet - @tsubame33_

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

La poésie est aussi une source d’inspiration essentielle dans ma démarche artistique. La fréquentation passionnée de certains auteurs m’a permis d’alimenter mes questionnements esthétiques et mon rapport au Beau : Baudelaire, Rimbaud mais aussi Desnos, Neruda, Sylvia Plath. Ces poètes à la sensibilité à fleur de peau résonnent toujours en moi et je ne me lasse pas de m’immerger dans leurs univers. Les thèmes qu’ils explorent me parlent évidemment beaucoup : la quête existentielle, l’amour, le corps, la femme, les dysfonctionnements dans la compréhension entre les êtres, le trivial, le rien. Autant de thèmes que je m’approprie aussi par le biais de la photographie mobile et des images que je compose.

Les références cinématographiques occupent enfin une place centrale dans la manière dont je construis mon travail artistique, notamment dans mon choix du noir et blanc. Celui-ci s’est imposé d’emblée. Des films « phares » ont contribué à nourrir, à enrichir mon imaginaire : Ivan Le Terrible du russe Sergueï Eisenstein, Le Cirque et The Kid de Charles Chaplin, Le Petit Fugitif de Morris Engel, et Institut Benjamenta des Frères Quay. Je considère d’ailleurs ce dernier comme un chef d’œuvre du point de vue esthétique. Ces films ont été très formateurs dans la façon dont je conçois mes noirs et blancs aujourd’hui.

Quels sont les artistes qui influencent ton univers visuel ?

De très grands photographes !

J’exprime ma sensibilité artistique à la croisée de plusieurs chemins. Francesca Woodman dont je m’inspire beaucoup dans le traitement des textures et des tonalités dans mes séries. Miroslav Tichy est aussi une référence que l’on retrouve dans mes compositions : tant dans les prises de vue qui ne sont jamais directes, que dans l’exploration de la féminité à laquelle je me livre. Sarah Moon et Sally Mann enfin sont des photographes qui ont fortement contribué à former et affiner mon regard sur le thème de l’identité. Leur travail me fascine parce qu’elles ont une façon unique et puissante de capturer des détails signifiants dans les corps, la gestuelle, les mouvements comme dans les vêtements ou le port d’accessoires féminins.

Francesca Woodman ©

Francesca Woodman ©

Je citerai enfin Sophie Calle, que j’ai eu la chance de rencontrer et qui est une femme extraordinaire. Le dialogue qu’elle instaure entre ses photographies et ses textes est particulièrement fécond. Je trouve aussi très pertinente sa manière de jouer entre la fiction et l’autobiographie. Elle se joue des situations et des contextes d’énonciation pour parler de choses simples : le malentendu, la déception, la gaffe, l’humiliation, le regret, le vide. Autant de réflexions que je partage avec cette artiste !

Pourquoi est-ce si important pour toi de dépasser la seule frontière de la photographie dans ces artistes que tu convoques?

Je crois que cela me vient de ma formation universitaire en communication qui m’a donné une posture et des réflexes. Cette discipline puise dans les autres pour analyser les phénomènes sociaux : la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, la sémiotique… C’est l’interdisciplinarité qui produit la connaissance.

D’après moi, la même dynamique opère dans le processus de création artistique. Le cloisonnement et les frontières sont contreproductifs. Je citerai Edouard Glissant qui dans Soleil de la conscience explique comment la confrontation de soi à l’autre produit la lumière. Dans mon cas, pouvoir graviter dans des sphères culturelles autres que la photographie stimule ma créativité. Les notions de passerelles, d’intermédiation me semblent nécessaires pour ouvrir son horizon.

Lors d’une conférence à la Paris Mobile Week, tu as dit vouloir explorer à travers tes photos "les signes de la féminité": de quelle manière?

Le corps est la médiation principale dont je me sers pour explorer ces signes. Un signe renvoie à quelque chose d’autre que lui-même, « il est mis pour parler d’autre chose » d’après Roland Barthes. Les jambes, la chevelure, une épaule, une nuque deviennent des détails qui symbolisent autre chose qu’eux-mêmes : l’absence du personnage, un trait de son caractère, un moment vécu par deux êtres. Le signe fonctionne un peu comme un miroir tendu à l’observateur, qui peut imaginer un éventail infini d’histoires.

Eloïse Capet - @tsubame33_

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Les accessoires jouent la même fonction : une robe, des chaussures, des bas, une jarretière, un bouquet de fleur, un cadre vont évoquer autre chose qui entrera en résonance avec l’histoire de chacun. En l’occurrence la féminité.

Des motifs récurrents composent ta galerie photographique : des floutés, des jambes de femmes et plus généralement des parties du corps, sans visage. Pourquoi ?

Mes images suggèrent et invitent à une nouvelle lecture du portrait en refusant la personnification, aucun visage n’est jamais montré. Je m’intéresse davantage aux signes qui incarnent la présence et l’identité du sujet, comme nous venons de l’évoquer. Le "je ne sais quoi" et "le presque rien", si chers au philosophe Vladimir Jankélévitch.

Eloïse Capet - @tsubame33_

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

D’après moi, les techniques de « camouflage » (visages cachés, masques, silhouettes) sont le meilleur moyen à disposition de l’artiste pour approcher les métamorphoses identitaires. En recourant aux floutés, je prends aussi une certaine distance avec le contexte, ce qui me permet de mettre la focale sur les détails qui me semblent signifiants.

La beauté est présente dans les blessures, les cicatrices, les ombres, les failles humaines, les fragilités de chacun que je me plais à mettre en scène. Je crée des compositions où les atmosphères sont mélancoliques et mystérieuses à la fois, celles-ci me servant de prétexte finalement pour explorer la condition humaine et particulièrement celle des femmes.

Quels sont les éléments qui t’ont fait préférer un support mobile dans tes créations visuelles ?

La mobilité tout simplement ! Même si ce point de vue peut paraître paradoxal, voire provocateur, pour une artiste comme moi qui réalise des mises en scène fixes. Je pourrais en effet tout à fait me contenter d’utiliser un reflex sur pied pour effectuer mes prises.

Eloïse Capet - @tsubame33_

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Pourtant, la mobilité est à mon sens un attribut fondamental pour définir la photographie mobile. Je l’entends dans le sens de « flexibilité, expérimentation, absence de frontières spatio-temporelles ». Non seulement au moment de la prise de vue mais aussi et surtout en postproduction.

Je m’explique. L’usage des applications, qui facilitent le recadrage, offrent la possibilité d’effectuer des retouches, d’améliorer la luminosité, de jouer sur les contrastes, d’utiliser des filtres aux effets multiples, tous ces éléments ouvrent une palette infinie de possibilités créatives. Le téléphone portable devient une sorte d’établi expérimental que l’on transporte dans sa poche. Et l’artiste est un artisan, ne l’oublions pas. Le geste est tout aussi important que le point de vue quand on s’inscrit dans une démarche artistique.

Pouvoir du coup disposer de mon établi photo toujours sur moi me permet de créer l’univers que je souhaite au moment où l’inspiration et l’émotion sont présentes en moi.

Le site Lysfoto t’a sélectionnée pour certains de tes photopoèmes. Pour nos lecteurs, peux-tu présenter ta démarche et surtout définir ce qu’est un photopoème ?

Mes iphotographies ouvrent la voie à des narrations que je rassemble dans des séries, dans lesquelles j’expérimente de nouvelles formes d’écritures mobiles et audiovisuelles. Sont ainsi nés deux nouveaux genres propres au monde digital : la photonouvelle et le photopoème.

Le photopoème est un parcours, un dialogue entre les images et les mots qui se répondent. Je fabrique des images textes en quelque sorte. Car j’aime quand une photographie propose une mise en abîme d’un récit. En matière de poésie, j’affectionne particulièrement le haiku, qui est un format poétique court, à la chute souvent incisive et brutale.

Eloïse Capet - @tsubame33_ ©

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Tu fais référence à la revue Lysfoto Magazine qui a publié une de mes séries en octobre dernier. J’y propose en effet une interprétation personnelle de la notion de terre, à travers les états émotionnels de la femme amoureuse. La terre : entre espoir et regret, l’autre est toujours une terre promise.

Cette publication, réunissant un comité de lecture et de sélection, a été une étape de reconnaissance importante pour moi. Le jury y est composé de personnalités légitimes dans le champ artistique : enseignants aux Beaux Arts de Seattle, en histoire de l’art, artistes… Non seulement la valeur artistique de mon travail a été reconnue par ce jury, mais j’ai aussi dû m’efforcer de montrer en quoi le travail que je réalise apporte quelque chose de nouveau au genre « photographie mobile ». Et je crois que c’est la combinaison images /prose poétique, la définition que je propose du photopoème, qui ont été appréciés.

Comment conçois-tu les rapports en photographie et écriture?

Ils sont indissociables. Alors même que d’après moi, l’écriture est aussi une des spécificités de la photographie mobile.

La photographie mobile a un statut qui lui est propre et qui la distingue de la photographie traditionnelle. Circulante, communicante, elle est aussi conversationnelle. Non seulement la photographie publiée sur les plateformes de partage comme Instagram donne lieu à des micro-conversations entre les gens. Mais la photographie publiée l’est souvent accompagnée de textes (citations, chansons, productions personnelles), qui suscitent des commentaires et des productions en retour. Tout ceci nourrit de nouvelles formes d’écritures collaboratives extrêmement riches, inspirantes, où la créativité explose.

Eloïse Capet - @tsubame33_

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Récemment, les éditions Tribegram ont publié un ebook Fantômes de Papier, fruit de la collaboration de @tsubame33_ et @garancechadeau (Alexa Dinand). Comment est né cet ebook?

Cette première photonouvelle est le fruit d’une rencontre sur Instagram avec Alexa Dinand, alias @garancechadeau. Rien ne nous prédisposait à nous rencontrer un jour, tant notre collaboration était aussi improbable que celle de Sophie Calle et Emily Brontë ! Sauf l’essentiel. Un goût commun pour les histoires.

C’est ainsi qu’Amy apparut, se dévoilant de photos en photos, prenant corps, s’offrant à mon oeil et se confiant à la plume d’Alexa. La rencontre de nos deux univers, de nos deux sensibilités nous a donné l’envie de publier une histoire sous un format nouveau : la photonouvelle. Fantômes de papier est né ainsi.

Tribegram Editions ©

Tribegram Editions ©

Quel a été le rôle d’un media social comme Instagram dans le processus créatif de l’écrit et de l’image? Une polémique existe actuellement entre photographes "professionnels" et photographes "mobiles" sur la prétention de ces derniers à se définir comme artiste. Eloïse, si Photophores te dit : "tu n’es pas une artiste". Qu’as-tu à répondre?

Je ne suis absolument pas d’accord !

Un artiste se définit par plusieurs attributs : un point de vue, un style, un geste.

Produire un travail artistique s’inscrit dans un parcours long, qui consiste en l’appropriation de références et d’influences, comme nous l’évoquions toute à l’heure. C’est à cette condition que l’artiste devient capable, non seulement de créer sa propre « marque de fabrique », mais aussi de produire un discours distancié sur son travail. La maîtrise du geste complète enfin ce parcours. Or je crois pouvoir dire que je m’efforce d’œuvrer dans ce sens.

Un autre aspect qui caractérise un artiste touche à la nécessité pour lui de se confronter à un moment aux instances légitimes, celles qui évaluent le champ artistique et dictent les normes des productions « dites » de valeur.

Je suis une fervente utilisatrice d’Instagram, j’y ai fait des rencontres extraordinaires, y ai noué de réelles amitiés, sans parler du plaisir et de la stimulation qu’il procure. Pourtant, il est indispensable à un moment de sortir de la plateforme sociale où toutes les images se valent. Les commentaires qui accompagnent les photos likées s’apparentent davantage à des gestes amicaux d’encouragement qu’à de réelles évaluations. C’est pour cette raison que la publication de mon corpus dans la revue Lysfoto revêt une telle importance à mes yeux. Elle m’aura servi de passeport, de tremplin m’ouvrant aujourd’hui les portes des galeries et des expositions.

L’artiste enfin doit s’engager dans la sphère publique pour faire connaître le genre artistique qu’il représente. Une de ses missions est d’assumer un rôle de porte-parole, de contribuer à produire un savoir qui explique les spécificités du courant auquel il appartient. Cela s’applique plus que jamais au champ de la photographie mobile, où de nombreuses représentations erronées circulent sur la nature de nos activités. Elles sont principalement véhiculées par la photographie professionnelle qui se sent menacée par nos pratiques.

C’est en ce sens que je m’engage dans plusieurs actions au nom de Tribegram, pour contribuer à donner ses lettres de noblesse à la photographie mobile, une place légitime et reconnue auprès des médias, des journalistes et du grand public. Nous avons monté avec Séverine Bourlet un Festival de la Photographie mobile en octobre dernier, dans le cadre duquel nous avons mobilisé des experts et des chercheurs. Il s’agissait d’éclairer la compréhension du phénomène « photo mobile ». Je prends la parole à des conférences pour nous faire connaître, je m’implique dans l’organisation d’expositions telles que « Regards de femmes » pour montrer des œuvres sélectionnées pour leur grande qualité, je contribue à des publications et des revues consacrées à la photographie mobile. Tout ceci en vue de valoriser notre courant.

Alors oui, j’espère être une artiste, qui porte et défend une avant-garde.

Eloïse Capet - @tsubame33_ ©

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Diviser photographie mobile et photographie reflex semble contre-productif pour Photophores. De même que ne de parler que d’une seule Photographie. Envisages-tu une troisième voie?

On en revient à la polémique que tu citais toute à l’heure entre la photographie dite professionnelle et la photographie mobile. Beaucoup de photographes pensent que nous faisons de la sous-photographie et nous considèrent comme « amateurs » à l’intérieur de cette sous-catégorie. Mieux vaut avoir des convictions fortes car nous avons du chemin à parcourir pour changer les perceptions !

Alors je dirais pour répondre à ta question qu’il existe une photographie mobile en voie d’institutionnalisation. Cette photographie mobile est plurielle, polymorphe, populaire.

Elle bouscule l’ordre établi par les institutions culturelles parce qu’elle est le fruit du fameux « goût barbare » dont parle André Gunthert. Elle dérange et en même temps, la créativité qu’elle engendre est foisonnante. On ne pourra plus l’ignorer. Elle ouvre enfin des possibilités vers l’écriture, des dispositifs communicationnels comme la vidéoperformance dont nous allons montrer un exemple au vernissage de « Regards de femmes ». Il me semble encore trop tôt pour pouvoir fournir un avis éclairé à ta question. Nous sommes encore en train d’écrire l’histoire de cette avant-garde.

Eloïse Capet - @tsubame33_

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Du 6 décembre au 13 décembre 2012 aura lieu à Paris à Flateurville, une exposition photographique mobile s’intitulant "Regards de femmes": que pourra t-on y voir?

Des photos mobiles réalisées par des femmes artistes qui maîtrisent l’image, la composition, les textures, les mots. Je consacre une part importante de mon activité à effectuer de la curation. La sélection des travaux présentés a donc été rigoureuse.

Quand Séverine Bourlet m’a confié la programmation artistique de cette exposition en juin dernier, nous sommes parties d’un constat simple : les femmes occupent une place particulière sur les réseaux de partage de photographies mobiles et notamment sur Instagram. J’ai alors eu l’envie de constituer un corpus d’images artistiques autour du thème des femmes et leurs usages de la photographie mobile. Pourquoi éprouvent-elle du plaisir à s’adonner à cette nouvelle pratique photographique ? Quelle expérience retirent-elles du partage social sur Instagram ? Pourquoi se regroupent-elle au sein de micro-conversations ? Ont-elles le sentiment de faire de la photographie ou autre chose ? Peut-on parler d’une esthétique proprement féminine ? Autant de pistes qui me semblaient passionnantes à explorer.

Tribegram ©

Tribegram ©

Cette exposition sera divisée en 3 grandes thématiques: les femmes et le quotidien, l’arthérapie, et leur rapport à l’esthétique. Pourquoi?

Qu’il s’agisse de montrer ses proches, sa famille ou de sublimer son quotidien, toutes ces femmes reconnaissent que la photographie mobile leur permet de mettre de la saveur dans un quotidien nourri de nombreuses contraintes. De mettre en quelque sorte leur vie en scène, tout en vivant une expérience ludique. Elles éprouvent un vrai plaisir à embellir, par quelques retouches et l’application de filtres, un quotidien manquant parfois de saveur. L’usage principal d’Instagram est la diffusion et le partage conversationnel. Ce canal communicationnel autorise ainsi les femmes à exprimer leur sensibilité, leurs états d’âmes, leurs liens d’amitié. La photographie postée joue sur les mêmes fonctionnalités que la carte postale, on signifie quelque part son attachement aux autres, son appartenance à un groupe social.

La photographie sociale offre ainsi une expérience inédite, un nouvel espace de médiation entre les femmes. La communauté qui apprécie, like et commente les photos, devient une confidente. Elle construit les artefacts d’une relation à cœur ouvert et fonctionne sur les mêmes registres que ceux d’un journal intime. Les femmes repoussent ainsi leurs inhibitions, libèrent leur parole et s’autorisent une certaine mise à nu, se sentant protéger par le regard bienveillant de leurs consœurs.

Pouvons-nous pour autant parler d’une esthétique particulière exprimée dans les photos de ces femmes ?
L’émotion, les sentiments, les édits, l’abstraction, la création d’univers spécifiques sont travaillés via des applications qui permettent de produire et reproduire des univers particuliers, de marquer d’une empreinte stylistique propre à chacune, les photographies créées. Telle une marque de fabrique, la création de chacune s’exprime et se décline autour de thématiques ou de genres empruntés à la photographie traditionnelle, qu’elles revisitent et s’approprient. L’écriture est souvent complémentaire des images qu’elles partagent, proposant ainsi des dispositifs sémiotiques où les mots entrent en conversation avec les signes visuels et iconographiques. Un dialogue prolifique, empruntant des références à la littérature, la poésie, la philosophie ou donnant lieu à des créations personnelles, preuve que la sensibilité féminine nourrit un berceau créatif foisonnant.

Adeptes de la streetphotographie, @latibod et @nathparis shootent l’instant décisif, le moment où le regard s’empare d’une scène de rue inédite. @lauraprospero et @ellla_k pratiquent la photographie humaniste, proche des gens, de la vie avec une maîtrise parfaite des ombres et du cadrage. Les Portraitistes sont très représentées dans cette exposition parce que ce genre est revisité par nos artistes @odrelom, @noremi78, @geygey, @tsubame33_ : interprétations originales du selfportrait, portraits narratifs, explorations intimes des états de l’âme et mise en texte, captation des liens d’attachement par les émotions exprimées dans les visages. Dans la catégorie pictorialiste sont sélectionnées deux femmes très talentueuses : @miss_elie et @a_lisbon_affair. Non seulement elles ont un sens du graphisme et de la composition totalement maîtrisé, mais en plus elles développent des univers aux ambiances uniques, reconnaissables parmi tous les autres. Les Hipstamatistes enfin, @mydame et @fromKtoC représentent la couleur et taquinent nos rétines par des explorations visuelles nous montrant le réel avec leur propre subjectivité.

Je crois que le plaisir visuel sera au rendez-vous !

Eloïse Capet - @tsubame33_ ©

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Quels sont tes projets pour les mois à venir?

Parallèlement à l’exposition « Regards de femmes », je suis exposée en ce moment à la Galerie 24 à Londres jusqu’au 21 décembre, parmi les meilleurs artistes mobiles que nous connaissons: Carlein van Beck, Nettie Edwards, etc… C’est un immense honneur pour moi de travailler avec ce collectif. J’ai à cœur aussi de rendre l’exposition « Regards de femmes » à son tour mobile ! J’explore des pistes auprès de différentes galeries, dans les grandes capitales européennes.

Je réponds également à un appel à projet artistique pour une institution culturelle parisienne. Je sème enfin des graines avec un partenaire prestigieux pour développer des passerelles entre photo mobile et écriture créative. Je ne peux malheureusement pas en dire plus !

Eloïse Capet - @tsubame33_

Eloïse Capet – @tsubame33_ ©

Quels conseils @tsubame33_ pourrait donner aux nouveaux photographes mobiles?

De prendre du plaisir! Nous vivons un moment historique de la photographie. Nous pourrons dire un jour : « Nous y étions ». Je nourris la conviction profonde que l’aventure vaut la peine d’être vécue. Alors soyez créatifs !

S.A.